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Késsinnimek - Roots - Racines
Mon Petit Coin par Norm Léveillée
English version
Fleur-de-la-Prairie
La mère algonquine de la Bienheureuse Katéri TekakwithaChapitre IV - Feuille-Qui-Tremble
Un jour Fleur-de-la-Prairie apprit, en causant avec les jeunes femmes de la tribu, qu'une vieille Iroquoise, nommée à cause de sa démarche chancelante la Feuille-Qui-Tremble, était gravement malade. Cette femme était fort âgée et infirme. Intelligente et rusée, elle se servait du prestige que lui donnaient sa connaissance profonde des "simple", son esprit vif et observateur afin de se faire passer pour sorcière. On la redoutait. Chacun la consultait comme une sorte d'oracle. Tout cela lui attirait la faveur des chefs et, jusqu'ici, l'avait protégée contre les mauvais traitements souvent infligés aux femmes vieilles, encombrantes, considérées comme charge inutile et onéreuse dans les tribus indiennes.L'Aile-de-Corbeau logeait habituellemnt chez la prétendue sorcière lorsqu'il consentait à poser quelque part son vol capricieux!
Superstitieux à l'excès, il ne cessait d'échanger de menus objets habilement offerts à la convoitise de l'Indienne, contre l'explication plus our moins fantaisiste de ses songes, de tels ou tels présages. Il cherchait à connaître l'avenir d'après l'allure des bêtes à son approche, le bruit des feuilles durant ses courses à travers bois... Il espérait, craignait, s'attristait ou connaissait la joie de vivre d'après les dires de sa bizarre et habile confidente.
Les choses en étaient là, lorsque Fleur-de-la-Prairie apprit l'état grave de la Feuille-qui-Tremble.
---Mes soeurs l'ont-elles visitée? demanda-t-elle à ses compagnes, en affectant un air un peu distrait.---Oh! non, je la crians trop cette ancienne, elle semble trop méchante, répondit l'une, avec une petite mine effrayée.
---Moi, dit une autre, je crains surout l'Aile-de-Corbeau. Lorsqu'il entre dans la cabane, nous écartant rudement de son chemin, l'oeil brillant comme celui du loup... je ne l'aime pas ce chef!
---Sois transquille, riposta une troisième en riant, l'Aile-de-Corbeau n'aime ni toi ni personne. Il n'aime que lui. Mais je crois qu'il sait haïr beaucoup. Qu'en pense ma soeur Fleur-de-la-Prairie?
---Oh! rien du tout, fit celle-ci d'un air dégagé, je le connais si peu.
Et, posant dans une corbeille suspendue à son cou, les colliers dont elle enfilait soigneusement une à une les perles de bois coloriées, elle rentra paisiblement chez elle.
Lorsque le groupe de femmes se fut dispersé --- c'était à l'heure habituelle du repas du soir --- elle s'assura que chacune était à sa besogne, et furtivement, elle s'achemina à travers bois vers la demeure de la sorcière.
Elle portait à son cou sa corbeille de colliers.
Arrivée à la cabane, elle écouta avec attention quelques instants, les bruits presque imperceptibles de la forêt déserte. Puis, sans doute satisfaite de l'immense silence à peine troublé par un craquement de branche ou par le bruit d'ailes d'un oiseau en quête de gîte pour la nuit, elle pénétra dans la demeure de la vieille Iroquoise.
---Qui est là? demanda une voix faible. Est-ce toi, mon fils, l'Aile-de-Corbeau?---Non, répondit avec douceur l'Algonquine. C'est Fleur-de-la-Prairie, qui t'apporte de la nourriture et des "simples" pour guérir ton mal.
Étonnée, la Feuille-qui-Tremble se souleva sur sa couche de feuillage.
---Ma fille est douce comme son nom, dit-elle. Mais personne ne s'occupe jamais ainsi de la Feuille-qui-Tremble, si ce n'est pour savoir ce que lui apprrteront les esprits du rêve ou...---Je ne demande rien, ma mère. Je viens soigner ton mal et supplier le Grand-Esprit que je connais, de te guérir.
---Qui est donc ce Grand-Esprit, je ne le connais pas, demanda avec crainte la vieille femme. Que faut-il lui donner pour qu'il nous écoute?
Fleur-de-la-Prairie hésita. Puis penchant son beau visage tout près de la figure crispée de l'Iroquoise, elle murmura avec ferveur:
---Il faut l'aimer seulement!Stupéfait, la Feuille-qui-Tremble ne sut d'abord que dire.
---Que ma fille parle et dise son secret, hasarda-t-elle enfin, avec une curiosité intense.Fleur-de-la-Prairie se recueillit quelques instants, puis d'une voix grave:
---Que ma mère se souvienne, dit-elle. Lorsque le Cerf m'amena dans sa tribu... je ne savais pas la bonté du chef... j'avais peur, sans le dire. Les femmes me regardaient en riant avec méchanceté. Elles étaient jalouses peut-être car le Cerf est beau et grand guerrier et j'étais une pauvre captive... j'étais seule, je pleurais les miens... Quelqu'un vient doucement essuyer mes larmes et déposer près de moi des colliers, des fruits... C'était la Feuille-qui-Tremble... L'Algonquine, ma mère, n'ouble jamais.---Que puis-je faire pour Fleur-de-la-Prairie, avant de fermer mes yeux pour le grand sommeil? demanda l'Iroquoise étrangement émue.
---Te laisser guérir! je te parlerai aussi du Grand-Esprit et des Robes-Noires qui le connaissent. Quand le jour reviendra, Fleur-de-la-Prairie reviendra aussi.
La jeune Indienne fermait la porte de la cabane, lorsqu'elle entendit au loin un bruit léger de pas qui rapprochaient de son côté. Devinant que c'était l'Aile-de-Corbeau qui arrivait, elle se cacha près de la cabane.
Chapitre V - Le Terrible Combat
Ainsi, tandis que la nuit lentement commençait d'envelopper la forêt américaine, quelque chose de grand se passait dans une misérable cabane de sauvage. Une vieille Indienne essayait de comprendre les choses mystérieuses et consolantes dont venait de l'entretenir une jeune femme, presque une enfant.Un peu de divin entrait dans un coeur jusqu'ici fermé à tout autre sentiment que la crainte, la ruse, la superstition. Mais, je me trompe! La Feuille-qui-Tremble avait éprouvé une fois la douceur d'avoir pitié. Le Grand-Esprit n'oubliait rien...
Maintenant seule dans la nuit froide, Fleur-de-la-Prairie eut le pressentiment que l'heure était grave, décisive peut-être... Il faisait bien noir dans l'immense forêt déserte... La vaillante Algonquine sentit la crainte et l'angoisse envahir son âme. Avec d'infinies précautions elle se glissa dans une sorte de fossé tout à côté de la sorcière. Le coeur battant elle attendit et pria...
C'était bien l'Aile-de-Coureau qui rentrait d'une courte expédition de chasse. Sans doute cette course n'avait-elle pas été heureuse car un terrible froncement de sourcils donnait à ses traits déjà durs une expression des plus méchantes.
D'un geste rageur, il jeta devant la porte de la cabane armes et gibier, promena autour de lui un regard attentif, puis brusquement entra chez la Feuille-qui-Tremble.
Celle-ci ouvrit les yeux avec effort. Elle sentait la mort approcher et elle voulait s'en aller dans la joie du beau rêve commencé...
---Que veut l'Aile-de-Courbeau? demanda-t-elle enfin d'une voix faible.---Savoir pourquoi tout va mal dans ma vie, répondit durement le jeune homme. Quel esprit mauvais fait trembler l'arme dans ma main lorsque passe le gibier. Ai-je la faiblesse d'une femme moi, moi l'Aile-de-Courbeau devant qui tremble le guerrier le plus habile et le plus fort? Quel malheur me poursuit? N'ai-je pas failli tomber tantôt sous les coups d'un ennemi égaré par hasard près du chemin où je passais sans défiance? Allons! Parle! Éloigne de moi l'Esprit de malheur qui me suit ou je te tue!... Tu m'avais promis tant de belles choses si je te donnais ma dernière chasse, misérable!... Que m'as-tu donné en retour?
---Que mon fils ne parle pas ainsi, murmura la vieille femme. Mon fils a le coeur égaré par la colère, cela lui portera malheur.
---Tais-toi! gronda sourdement l'Aile-de-Corbeau.
Puis soudain, se ravisant:
---Écoute, la Feuille-qui-Tremble, dit-il, avec un effort de calme et de douceur, regarde dans ton feu qui s'éteint; je te soulèvrai dans mes bras; lève les yeux vers les nuages... Dis-moi une chose, une seule chose et je te garderai, je te donnerai tout ce que tu voudras... Regarde, et dis-moi si tu vois que je tuerai celui que je hais entre tous, que j'écraserai sa tête orgueilleuse, que je brûlerai sa cabane, que je prendrai sa chère Algonquine si fière...---Arrête, mon fils, interrompit la sorcière haletante. Ne parle pas ainsi... je regarde... attends! ah! je vois ton sang autour de moi, fit-elle les yeux égarés, tendant les mains du côté du feu de la cabane. Je vois ton sang et j'entends des cris...
Épuisée elle retomba sur sa couche de feuillage séché.
---Misérable, misérable! hurla l'Indien, se ruant sur la mourante, le poing levé.Mais il s'immobilisa, cloué sur place par la surprise.
Une femme avait bondi avec la rapdité de l'éclair dans la cabane. Elle avait d'un mouvement tellement vif saisi de toutes ses forces les poignets de fer du guerrier que celui-ci fut quelques secondes à se remettre de sa stupéfaction. Il se dégagea alors brutalement et reconnaissant l'Algonquine il éclata d'un rire haineux:
---Ah! Ah! je te trouve donc enfin près de moi! Eh bien, un peu plus tôt ou un peu plus tard!... Ah! tu vois du sang autour de moi, sorcière? Tu as raison! Tu as vu le tien et celui de l'Algonquine... Regarde encore! Tu vas voir celui du Cerf car je le tuerai cette nuit. je ne veux plus voir vos faces de malheur!Et se jetant sur la jeune femme il s'apprêtait à l'étrangler lorsqu'elle poussa le cri long et strident des Indiens de sa tribu quand ils étaient en danger...
Le Cerf venait à sont tour de rentrer d'une longue course à travers bois. Il se sentait las mais heureux. Sans doute Fleur-de-la-Prairie allait-elle venir à lui souriante et empressée. Et lui, il lui offrirait joyeusement le produit de sa chasse. Il s'étonnait déjà du silence et de l'obscurité qui régnaient dans la cabane lorsqu'il entendit, traversant l'air limpide de la nuit, le cri de détresse de Fleur-de-la-Prairie.
D'un élan, le Cerf bondit dans la forêt. Dans sa course il semblait à peine effleurer la terre.
Quelques instants plus tard, une femme gisait inanimiée auprès d'une autre femme mourante, dont les faibles appels ne pouvaient atteindre aucun secours possible et deux hommes s'étreignaient avec une rage folle, sentant que l'heure décisive était venue et que l'une ou l'autre des deux haines profondes triompherait à jamais...
Les deux jeunes chefs étaient de force égale. Cependant, quel démon sembla tout à coup donner cette chance inespérée à l'Aile-de-Corbeau? Un mouvement de recul fit trébucher le Cerf contre un object quelconque traînant à terre. C'en fut assez pour que d'un effort désespéré l'Aile-de-Corbeau réussit à se dégager un peu et à terrasser enfin son agresseur. Peut-être allait-il réussir, tout en maintenant le Cerf sur le sol, à saisir un couteau posé là tout près et appartenant à la Feuille-qui-Tremble, lorsque celle-ci, réunissant tout ce qu'elle pouvait de force et d'énergie, se traîna auprès des combattants qui maintenant se roulaient sur le sol, et dans un suprême sursaut de courage, se jetant soudain sur l'Aile-de-Corbeau, enfonça ses ongles aigus dans les yeux déjà ensanglantés du chef.
Une clameur de rage et de douleur, un cri de triomphe, un dernier souffle... et le drame était fini.
La Feuille-Qui-Tremble venait d'expirer mais elle avait sauvé deux vies. Le Cerf, d'un geste lent, scalpe maintenant la tête meurtrie de son rival. Puis, sans même songer à ses blessures, au sang qui l'inonde, il s'enfuit ves sa cabane, emportant dans ses bras Fleur-de-la-Prairie toujours évanouie.
Bien des saisons ont tout à tour enneigé ou revêtu de feuillage nouveau et de verdue fraîche la terre américaine.
La tribu dont le Cerf est maintenant le chef incontesté a posé après de capricieux va-et-vient le groupement des cabanes dans un nouvel endroit plus à son gré. Depuis les tragiques événements dont nous venons de parler rien n'a altéré le bonheur du Cerf et de l'Algonquine. Cependant quelque chose s'est ajouté à leur vie heureuse. Nous retrouvons Fleur-de-la-Prairie empressée au travail comme jadis, mais sur son épaule repose la tête d'un poupon endormi et qu'à la manière indienne elle porte sur son dos tout en vaquant à ses occupations habituelles. Non loin d'elle une toute petite fille (de quatre ans) essaye gravement d'enfiler les perles d'un commencement de collier!
Chapitre VI - La Dernière Épreuve
Mais Dieu a ses desseins sur nous tous. Tandis que le ménage heureux s'égayait de la présence des deux enfants, un coup terrible allair être porté à la tribu entière, la décimant et atteignant aussi Fleur-de-la-Prairie, le Cerf et le mignon poupon...Cette année de 1660, une épidémie de petite vérole fit d'affreux ravages chez les Indiens. Impuissants à la combattre, ignorant jusqu'aux mondres soucis d'hygiène et ne possédant pas dans leurs rudimentaires connaissances médicales le moyen de vaincre la terrible maladie, ils succombaient par centaines et la contagion ne cessait de propager le mail jusque dans les cantons voisins.
Fleur-de-la-Prairie prodigua autour d'elle ses soins et son dévouement. Elle était bonne et rien n'avait altéré sa foi de chrétienne fervente. Elle consolait, elle apaisait, souvent sur ses lèvres revenait le nom sacré du Grand-Esprit.
Une soir, en entrant chez lui, le Cerf sentit qu'il était atteint à son tour. L'Algonquine veilla avec angoisse auprès du chef. De longs jours passèrent, remplis d'alternatives de crainte et d'espoir. Peu à peu la pauvre Fleur-de-la-Prairie sentit ses forces l'abandonner. Lorsque le Cerf mourut elle dut se traîner auprès de lui pour les suprêmes adieux. Elle eut juste le temps de verser un peu d'eau sur le front du mourant.
Épuisée par le chagrin et la maladie, elle tomba sur le corps du grand chef dont elle venait de faire un chrétien. Fleur-de-la-Prairie retrouvait là-haut pour ne plus en être séparée jamais celui qui l'avait tant aimée et son dernier-né, mort la veille, sans qu'elle l'ait su, chez une femme qui l'avait par pitié recueilli et soigné.
A côté de ses parents endormis de l'éternel sommeil, une pauvre petite fille gémissait, bien malade elle aussi et maintenant seule, abandonnée de tous ici-bas.
L'auteur raconte, d'un milieu indien, la vie de Tekakwitha en la divisant en deux parties bien distinctes: la première partie nous relate la vie de "Tekakwitha chez les Mohawks" à Caughnawaga, dans la ville modern de Fonda, N.Y.; la deuxième partie nous décrit "Tekakwitha à la Prairie" dans la réserve de Caughnawaga, "Kahnawaké" près de Montréal. La vie de Kateri nous a aussi été racontée par autres auteurs avant ce livre écrit par Juliette Lavergne.
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