Késsinnimek - Roots - Racines

Mon Petit Coin   par   Norm Léveillée


English version

La Bienheureuse Katéri Tekakwitha
Sixième Article
d'après l'oeuvre de Juliette Lavergne
La Vie gracieuse de Catherine Tekakwitha
Deuxième partie - Tekakwitha à La Prairie

Cet article est le sixième de la série de l'oeuvre de Juliette Lavergne La Vie Gracieuse de Catherine Tekakwitha. Je vais transcrire les Chapitres VI à XI. Je vais conclure la série dans la parution juillet avec la transcription des cinq derniers chapitres de son oeuvre.

Chapitre VI - Le Rayonnement de Kateri

Dès l'aube du lendemain, Tekakwitha était à genoux pour prier Dieu et le remercier encore de son heureuse arrivée dans ce coin de terre chrétienne où il ferait si bon de vivre! Les femmes souriaient en la trouvant si joyeuse et si reconnaissante. Elles devinaient quelle aide précieuse leur serait à la cabane, cette jeune fille déjà attentive à leur faire plaisir, tout empressée aux soin du ménage, se donnant, dès la première heure, à la besogne habituelle aux femmes de la mission comme si elle avait toujours habité avec celles-ci. Les hommes considéraient avec respect la nouvelle venue si aimable et si gracieusement réservée.

Anatasie avait toute une classe de petits enfants auxquels elle enseignait le catéchisme. Elle se fit bientôt aidé par Catherine. Jeune, douce et souriante, celle-ci ne tarda pas à se faire des amis très enthousiastes parmi ce petit monde curieux et agité.

Les mamans indiennes de la mission connurent de bonnes heures de paix et de bavardage alors que les bandes enfantines se mirent à suivre leur amie Catherine de la Mohawk.

Elle leur enseignait à faire de jolis objects pour la cabane familiale ou pour vendre aux "frères blancs". Elle leur montrait comment chez les Agniers de sa tribu on faisait les colliers, les bijouteries de toutes sortes. Puis elle ne manquait pas de leur dire que le plus beau collier, c'est un chapelet.

Kateri, un jour, conta un peu de son histoire à son jeune et attentif auditoire. Elle leur dit comment, toute menue encore, elle apprit de sa maman Fleur-de-la-Prairie, à varier bien joliment des broderies et des bijouteries. Leur montrant avec émotion son chapelet de simples perles de bois --- celui qu'elle portait toujours sur elle --- elle ajouta que le plus précieux des bijoux est celui de la Vierge, le chapelet.

---Je n'en aurai jamais d'autres, conclut Catherine. Je l'ai même affirmé à ma chère maman, alors que j'étais toute petite .... petite comme toi, l'Oiseau-qui-Chante, toi le plus jeune de vous tous qui m'écoutez si bien!

Aussitôt ce fut bousculade générale, chacun voulait avoir vite quantité de perles de bois et promettait de porter au cou son "collier de la Vierge".

Parfois Anastasie venait surprendre le groupe charmant.

Elle constatait avec bonheur l'influence bienfaisante de sa jeune amie sur les bambins de la mission. Elle était surtout émerveillée en trouvant une véritable missionnaire chez cette enfant baptisée depuis si peu de temps.

Catherine se chargea volontiers des travaux les plus fatigants et les plus ennuyeux, à la mission Saint-François, comme elle l'avait toujours fait sur les bords de la Mohawk. C'est ainsi qu'elle alla encore chaque jour chercher la provision d'eau nécessaire à la cabane chez Étoile-du-Matin. Elle ne tarda pas à trouver près du fleuve un endroit qui lui rappelait son petit oratoire rustique de l'autre Kahnawaké. Elle y alla donc quotidiennement pendant trois ans, et morte elle devait y reposer pendant quelques mois, tel qu'elle l'avit prédit à plusieurs personnes.

Ainsi qu'elle l'avait fait près de la joie source de là-bas, elle se tailla, dans un jeune érable, une croix qu'elle dressa où elle savait qu'elle viendrait tous les jours, à quelques pas du fleuve, vis-à-vis au Héron.

Tekakwitha regardait avec plaisir le charmant paysage du Mont-Royal, le cadre d'azur et de feuillage vert en été, tout de blancheur et de lumière aux beaux jours de l'hiver. Elle écoutait gronder les "rapides". Elle aimait voir l'eau bondir, se précipiter bruyante, limpide ou blanche d'écume. Elle évoquait son passé plein de souffrances, mais enveloppé aussi de protection divine et rempli de grâces précieuses.

Elle songeait au missionnaire si bon lui aussi, là-bas. Elle revoyait la belle figure de l'Aigle. Elle songeait avec émotion à ces âmes qui l'avaient hautement, divinement aimée. La jeune fille en gardait un souvenir très doux.

Pour la Robe-Noire, elle demandait la conversion des Mohawks encore païens et hostiles. Pour son fidèle ami, le Grand Chef aux nobles gestes, elle rêvait de baptême et d'apostolat. Elle savait combien Cendre-Chaude et Kryn, les grands chefs Agniers devenus convertis, avaient accompli de bien autour d'eux. L'Aigle était digne de rivaliser un jour avec ses frères, en zèle et en générosité.

De beaux érables bordaient la rive laurentienne. Quelques souples bouleaux entouraient de leur grâce légère la croix de Tekakwitha. L'été, des fleurs sauvages égayaient de leurs couleurs vives et variées la verdure de la forêt. L'hiver, la neige et le givre diamantaient le paysage.

Catherine se trouvait profondément heureuse dans ce cadre de calme beauté.

Un jour, deux jeunes filles la trouvèrent en ce lieu, l'air si charmé qu'elles en furent étonnées.

---Ma soeur aime bien être ici? demanda la plus jeune, qui l'aimait particulièrement.

---Oh! oui, répondit Tekakwitha avec ardeur, et si bien qu'un jour, lorsque je serai morte, on mettra ici mon corps, au pied de la croix et près de l'eau qui chante!

---Mais, demanda, très surprise, l'aînée des deux jeunes filles, jamais on n'enterre de morts ici?

Tekakwitha sourit sans répondre et reprit, avec ses amies, le chemin de la bourgade sans faire d'autres allusions à l'avenir.

Mais, en effet, lorsque vint l'heure de confier à la terre bénie de la mission, la dépouille de Catherine, les missionnaires, ignorant tous la prédiction de la jeune fille décidèrent de l'enterrer au pied de la croix, à l'endroit où elle venait si souvent méditer et prier.

Tekakwitha avait vu ce qui devait arriver deux ans et demi plus tard! (Réd: Ste-Catherine-de-la-Prairie)

Chapitre VII - Ce Qu'elles Disaient de Kateri

Cette année-là, 1678, l'été fut des plus agréables. La saison s'achevait en beauté et en lumière. La température était, le plus souvent chaude et ensoleillée. Aussi ne demeurait-on guère dans les cabanes sombres et enfumées. Des groupes charmants de jeunes filles, de femmes et d'enfants égayaient de cris et de rires la forêt sans fin.

Adroites et vives, tout en causant avec animation et gaieté, elles travaillaient, brodant, enfilant des perles pour leurs bijouteries multicolores, préparant des fourrures pour la vente ou l'échange, taillant l'écorce des arbres, de formes gracieuses dans lesquelles les Indiens osaient affronter la colère tumultueuse des "rapides".

Nos travailleuses bavardaient avec entrain et s'arrêtaient volontiers pour mieux échanger leurs idées.

---Où est donc Kateri? demanda tout à coup un bambin à mine éveillée? Elle va me dire de belles choses sur la Mère du Grand-Esprit quand Il était petit comme moi!

---Kateri! Assurément, s'écria l'une des jeunes filles, elle est à la chapelle, elle y est sans cesse!

---Elle va souvent aussi, dit une autre, prier devant la grande croix qu'elle a placée près du fleuve.

---Elle a son chapelet dans sa main toujours, ajouta une fillette. Je veux faire comme notre soeur Kateri. Elle est si bonne pour les petits enfants comme nous!

---C'est vrai! Elle a si bien soigné notre petite fille malade, qu'elle l'a guérie presque aussitôt qu'elle s'en est occupée.

---Comment fait-elle pour prier comme cela toute le jour et même quand vient la nuit?

---Est-ce qu'elle travaille un peu à la cabane? demanda une vieille Indienne qui ne laissait plus beaucoup sa natte, tant elle était vieille et affaiblie.

---Oh! oui, répondirent en choeur les voisines de Tekakwitha. Elle fait plus d'ouvrage que nous toutes malgré ses prièes!

---Pour moi, à cause de Catherine, le Père m'a fort grondée, dit en riant une toute jeune femme à mine espiègle. C'est que je ne suis pas aussi portée à travailler que la bonne Kateri! L'Élan, mon époux, trouve que je suis paresseuse! donc, je priais longtemps à la chapelle. Un jour, le Père missionnaire m'a fait parler et m'a dit "de prier moins à la chapelle et de le faire à la cabane en travaillant".

---Mais, ai-je répliqué au Père, Kateri elle, elle travaille et cependant elle prie longtemps à la chapelle!" Alors le Père m'a répondu comme ça:

Personne ne travaille plus et mieux que Tekakwitha. Elle prie en travaillant et quand elle est trop fatiguée pour besogner, ou encore pendant que vous vous reposez toutes, causez et dansez! Elle n'a pas votre dévotion oisive. Ce n'est pas une dévote paresseuse et entêtée qui est à la chapelle lorsqu'il faudrait être dans le ménage!

---Mes soeurs, j'ai bien compris le Père! ...

Toutes se mirent à rire malicieusement.

---Catherine prend pour elle les travaux les plus durs.

---Elle s'occupe toujours d'aller chercher l'eau parce que c'est loin, lourd à porter et que pesonne n'aime y aller.

---Et enfin, conclut avec gravité Anastasie, qui arrivait en ce moment, parce qu'elle place toujours une croix où il y a de l'eau à aller chercher. Elle est seule avec Dieu dans ces endroits. Je l'ai vue une fois prier là! J'ai pensé qu'elle était partie pour le ciel, tant son visage était pur et beau quand elle parlait au Grand-Esprit. Mais taisons-nous, mes soeurs, voici Catherine qui vient vers nous.

En effet, celle-ci arrivait de son pas paisible et léger et se dirigeait vers les aimables bavardages. Elle les salua avec grâce, caressa les enfants qui l'entourèrent en se bousculant, puis, s'asseyant au milieu des petits, elle dit de sa voix très douce:

Je vais vous parler de la mère de Jésus, mais venez vite! Tekakwitha a encore beaucoup d'ouvrage à achever ce soir à la cabane!

Et, pendant que les enfants écoutaient la leçon évangélique donnée par leur sainte petite soeur de la Mohawk, les femmes, attentives et recueillies, prêtaient l'oreille afin de ne rien perdre des paroles précieuses tombées des lèvres de la meilleure d'entre elles!

Chapitre VIII - Première Communion

Chaque soir, tantôt l'un, tantôt l'autre des deux missionnaires voyait la silhouette menue de Tekakwitha dans un coin de la chapelle. Elle, plongée dans son recueillement, ne semblait ni voir ni entendre ce qui se passait autour d'elle.

Elle émerveillait la mission entière par son ardente piété et, pourtant, Dieu sait si l'on était dévot en ce temps-là dans la jeune colonie!

La jeune Iroquoise multipliait prières et pénitences, se croyant sincèrement toute de même "tellement indigne ... une grande pécheresse"! Si bien qu'elle n'osait point demander ce dont elle rêvait à plein coeur: faire sa première communion.

Elle finit pourtant par se confier à sa fidèle amie Anastasie. Celle-ci s'empressa d'en causer avec le Père Cholenec. Il assura qu'il y penserait et donnerait sous peu une réponse à la jeune fille.

Les deux missionnaires eurent un entretien au sujet de Catherine.

---N'est-elle point baptisée depuis tout près deux ans? " demanda le Père Chauchetière au Père Cholenec.

---Précisément, elle a reçu la grâce du baptême le jour de Pâques 1676. Nous voici arrivés à l'automne, Père. La pauvre enfant aspire de toute son âme à communier. Ne vous semble-t-il point que tant de vertu mérite la grande joie rêvée?

---Assurément, je n'ai jamais rencontré jeune fille plus angélique?

Donc, nous pourrions, à Noël, la recevoir à la Sainte Table. Les Indiens viennent à la mission nombreux et de partout, ce jour-là. Quelques Français assistent à nos cérémonies. Quel touchant exemple de foi aimante et d'humilité ils trouveront en notre sainte petite Mohawk!

 

En apprenant l'heureuse nouvelle, Tekakwitha éprouve un si grand bonheur qu'elle ne put trouver un mot pour l'exprimer. Son regard chargé de joie et de reconnaissance, fit tout aussi bien que les paroles comprendre aux missionnaires l'état d'âme de la jeune fille.

Les Indiens de la mission, hommes et femmes, sauf quelques rares exceptions, se préparaient avec une joyeuse activité au départ pour les grandes chasses d'hiver. Cependant, aucun n'aurait voulu partir avant Noël. Pour rien au monde, ces braves gens n'auraient consenti à manquer à leurs devoirs religieux ce jour-là.

En cette année de 1677, ils se réunirent à la mission plus nombreux que jamais.

Tous, en apprenant la nouvelle de l'admission de leur jeune compatriote à la première communion, s'empressèrent de la féliciter affectueusement. Et chacun, comme on l'avait fait jadis pour elle à la Mohawk, chacun apporta ce qu'il avait de plus beau, de plus précieux pour orner l'humble chapelle.

Ce fut à qui, parmi les femmes offrirait quelque chose à la première communiante pour sa toilette de fête. Mais elle, fort gracieusement, leur demanda leurs prières au lieu de vêtements "pour ornementer sa pauvre âme si indigente", ce qui les fit sourire. Elle assura qu'elle serait bien vêtue le plus simplement possible. On la laissa libre de suivre ses goûts.

Elle s'approcha donc de l'autel avec sa grâce modeste, voilée comme d'habitude sous une couverte travaillée à l'Indienne, sans bijouterie, ni ornements d'aucune sorte. Sa robe était la plus simple qu'avait pu lui trouver Anastasie. Marie-Thérèse, son amie préférée, avait peigné et tressé les longs cheveux noirs. Ensuite, elle avait mis au cou de Kateri une médaille de la Vierge offerte en souvenir à la communiante par l'un des Pères missionnaires.

Elle tenait entre ses mains jointes le chapelet qu'elle égrenait sans cesse, ce qui faisait dire qu'elle ne semblait point vivre sans ce pieux objet donné à sa petite fille par la pauvre Fleur-de-la-Prairie.

Tant de bonheur rayonnait sur le suave visage de Kateri que tous les assistants en étaient profondément émus. Jamais Noël ne leur avait semblé aussi impressionnant. Tous se sentaient portés à imiter la ferveur et le recueillement de la première communiante de ce jour béni.

Chapitre IX - Près De L'Eau Qui Chante

Après le départ si imprévu --- pour la famille! --- de Tekakwitha l'agitation chez les siens fut grande, comme bien on le pense... Il y eut cris, pleurs et colères.

Les tantes, n'ayant plus rien à se dire entre elles, non plus qu'à leurs voisins et amis, finirent par se rendre chez le missionnaire, le Père de Lamberville. Elles se plaignirent fort de la conduite de leur nièce.

--- Est-ce ainsi que doivent faire les filles conduites par les Robes-Noires! demanda l'une d'elles avec colère. Sans se laisser le moins du monde déconcerter, le Père leur parla longtemps avec douceur et fermeté. Il y eut d'abord récriminations de la part des deux femmes. Puis, peu à peu, elles se calmèrent, elles parurent se ranger à l'avis du religieux: attendre patiemment le retour --- s'il y avait lieu --- de Tekakwitha; se résigner si elle ne revenait plus...

---Ne vous a-t-elle pas servies comme l'enfant la plus dévouée? demanda le Père.

---Oh oui, assurément!

---Depuis qu'elle est partie, nous remarquons combien nous faisons plus d'ouvrage tant au dedans qu'au dehors.

---Elle ne répondait jamais qu'avec sourire et douceur.

---Eh! dit le missionnaire, vous voyez donc ce qu'elle a fait pour vous. Elle vous a amplement rendu ce qu'à la cabane, vous avez fait pour elle. Et maintenant, répondez-moi franchement. L'avez-vous aussi bien soignée lorsqu'elle a été faible et souffrante? N'est-ce point parfois de pauvres gens, vos esclaves de guerre, Algonquins ou Hurons chrétiens, qui l'ont soignée, aidée, consolée? Ne l'avez-vous point fait quasi mourir de chagrin la malheureuse enfant en voulant la contraindre à force de mauvais traitements à épouser celui qui vous avantageait vous autres, et ce, sans jamais vous demander si le futur époux était un homme sage et bon? Est-ce la fille chrétienne, sont-ce les femmes païennes qui ont le mieux agi en cette affaire?

Loyalement, elles répondirent.

---Nous avons mal agi!

---Donc, laissez Tekakwitha où le Grand-Esprit conduira ses pas. Qu'il la garde et continue à la perfectionner. Elle sera pour vous, un jour, votre bienfaitrice, au ciel, lâ-haut!

Ainsi l'incident fut clos pour les deux tantes. Peu à peu elles s'efforcèrent de calmer la rancunière colère du Grand Chef, ce qui ne fut pas choise aisée!

L'une des deux femmes rencontra l'Aigle à l'entrée de la forêt, tout près de la fontaine où si souvent était venue la jeune fille. L'eau était limpide, lumineuse sous le clair de lune. Elle chantait. Ainsi Tekakwitha l'avait vue, était venue l'écouter. Mais Kateri ne viendrait plus jamais peut-être près de l'eau qui chante. La tante songeait à ces choses lorsqu'elle rencontra l'Aigle. Elle fut surprise de le voir en cet endroit où il ne venait habituellement pas. Cependant, elle était contente de pouvoir lui demander certaines choses.

---L'Aigle, dit-elle suppliante, que mon frère parle! Sait-il où est notre nièce? J'ai cru que l'Aigle avait aidé au départ ...

Le chef s'arrêta et regarda longuement la femme qui l'interrogeait.

---Que désire ma soeur? quand l'Aigle a-t-il fait quelque chose qui puisse déplaire à la tribu? Quand a-t-il causé tort aux siens?

---C'est vrai que l'Aigle est le plus sage, le plus grand, le meilleur des nôtres... Mais je sais que mon frère a un secret. Si l'Aigle revoit un jour, néanmoins, la jeune fille... qu'il lui dise que jamais plus nous ne la poursuivrons et que ses tantes l'aiment bien.

Est-ce un piège que lui tendait cette femme extrêmement fine, il le savait, et dont la méchanceté était connue?

Encore une fois, gardant son masque d'simpassibilité hautaine, il posa son regard profond sur le visage de la vieille Indienne. Il crut qu'elle était sincère cette fois, et en effet, elle l'était. Elle offrait, humblement, de son mieux, une sorte d'hommage fait de repentir et de tardive reconnaissance à l'enfant partie, pour toujours, et dont elle ressentait maintenant, avec chagrin, l'absence.

Cependant, il pensa qu'il était prudent de se méfier.

---Oui, que ma soeur le croit, prononça-t-il gravement. Si je revois un jour Tekakwitha... je lui dirai ce que ma soeur veut lui faire savoir, ma soeur et les femmes de sa cabane. J'ai dit ... mais la verrai-je jamais "la Biche-Légère"? murmura-t-il comme pour lui seul, les traits soudain durcis.

Et d'un geste impatient, il congédia la femme toute pensive.

---Il ne sait rien? se demandait-elle. Je pense qu'il la voulait lui aussi pour épouse. Mais elle a fui si vite, si loin, qu'il n'a pu la retrouver... Pourtant personne n'égale à la course notre jeune chef! ce que veut l'Aigle s'accomplit toujours. C'est à n'y rien comprendre.

Pendant que l'Iroquoise tentait en vain de résoudre ce difficile problème, l'Aigle revint sur ses pas et s'assura qu'il n'y avait personne autour de la fontaine. L'infini boisé était désert. Alors il s'appuya sur la longue croix qu'avait élevée, près de l'eau chantante, Tekakwitha de la Mohawk...

La saison était belle et la nuit lumineuse. C'était le printemps, l'éveil de toutes les grâces et toutes les beautés de la forêt américaine. Les feuilles toutes menues et toutes neuves s'agitaient avec un joli murmure berceur. Quelques oiseaux attardés au loin allaient, venaient avec affairement, cherchant un gîte pour la nuit ou retrouvant leurs petits nids tout fraîchement faits pour la nouvelle saison.

L'Aigle écoutait et regardait. Le beau ciel rayonnant d'étoiles et sa rêverie dans la nuit lui rappelaient de départ de Kateri. Ainsi il avait veillé, adossé à un arbre, dans la nuit, avec amour et pourtant, avec quelle souffrance au coeur aussi, sur cette fuite de celle qu'il aimait perdue à jamais pour lui.

Et maintenant, cette sorte de joie dans le renouveau, ce début de toutes choses autour de lui, lui rappelaient cruellement une autre fois, où dissimulé parmi les brouissailles, il avait regardé avidement Tekakwitha, à l'endroit même où il étsait en ce moment. Tekakwitha si gracieuse d'attitude, si calme, si recueillie...

Elle avait fait sa provision d'eau. Puis elle avait prié de longs moments au pied de la croix d'érable. Ensuite, elle aussi, elle avait regardé l'arrivée du printemps. Elle avait souri en écoutant les oiseaux. Elle avait cueilli quelques feuilles à l'un des grands érables. Elle les avait bientôt laissées tomber, comme elle laissait tomber toutes choses.

Puis, elle avait repris sa prière. Il y avait un je ne sais quoi de si pur, une beauté tellement immatérielle sur ce visage de jeune fille un instant dégagé de son inséparable couverte qu'il en avait été presque effrayé. Vaguement, il comprenait que quelque chose de mystérieux, de sacré, empêcherait toujours Tekakwitha d'être comme les autres femmes indiennes.

S'agenouillant soudain près de la croix, l'Aigle murmura avec une sorte de respect mêlé de crainte:

---Grand-Esprit de Tekakwitha, donne-la-moi et je serai, comme elle, chrétien, si tu le veux.

Songeant à sa malicieuse réplique, un jour, à Kateri:

---Ma soeur ne trouve jamais que je suis assez intelligent pour comprendre les choses qu'elle sait! il sourit:

---L'Aigle, dit-il, pourra peut-être comprendre un jour!

Et redevenu grave et calme, il retourna à sa cabane.

Chapitre X - À Travers Bois

Nous l'avons dit, immédiatement après Noël, commençaient pour nos Iroquois de la mission les grandes chasses d'hiver. Ils s'élançaient avec bonheur à travers l'immensité blanche et diamantée. Ils paraissasient jouer à cache-cache autour des arbres rigides et givrés. Ces hommes à la statue souvent gigantesque semblaient d'une légèreté inouïe lorsqu'ils couraient, glissaient, sautaient, chaussés de raquettes, armés de fusils ou de flèches et d'arcs souples. Les femmes parfois les suivaient au loin avec aussi beaucoup d'adresse et de vivacité. Quelles richesses de gibiers cachaient cette prodigieuse immensité déserte de la forêt américaine! On y trouvait l'ours, le castor, le renard et le chat sauvage, le porc-épic, le caribou, le chevreuil, l'original.

Pendant trois ou quatre mois, ces enfants des bois revivaient avec délices quelque chose de leur vie errante, aventureuse d'autrefois. Ils en rêvaient longtemps d'avance.

---C'était, écrit l'un des biographes de Catherine, pour nos indiens convertis, à défaut de guerres qu'ils ne voulaient plus, une vie délicieuse que cette poursuite d'animaux sauvages considérés comme des ennemis en fuite. Ils y trouvaient aussi ces riches pelleteries qu'ils troquaient avec les Européens pour des armes et des munitions. La chasse leur fournissait aussi le premier de leurs plaisirs, la bonne chère. C'était l'abondance.

Tekakwitha frêle et si volontiers sédentaire aurait bien aimé demeurer à la mission. Elle faisait un grand sacrifice en quittant sa chère chapelle, son "oratoire" au pied de la croix d'érable, ses longues heures de prières. Cependant, elle savait combien elle serait utile à sa jeune parente, Étoile-du-Matin, en la suivant dans les bois. À la mission, elle était heureuse et plus libre d'agir à sa guise, sans qu'il y paraisse. À la chasse, on vivait par petits groupes. Elle devrait faire comme les autres femmes. Comment s'isoleraient-elle là-bas? Elle l'ignorait. Mais elle était si dévouée et si oublieuse d'elle-même, qu'elle n'hésita pas à sacrifier ses goûts par amour de son prochain.

Le Père missionnaire avait cru bon d'engager Tekakwitha à laisser momentanément la mission.

---Vous aurez des instants de repos, de causerie plus longs, dit-il. Surtout, la chasse vous procurera ce dont vous semblez avoir besoin, une nourriture plus réconfortante.

Tekakwitha secouait coudement la tête en souriant. Mais elle se reprit et ajouta avec gentillesse:

---Je suivrai avec plaisir Étoile-du-Matin et Pied-Léger.

Et le départ s'accomplit joyeusement dans la bourgade, avec une animation bruyante. Seuls demeuraient à la maison, les vieillards, les malades, les plus jeunes enfants et quelques femmes pour en prendre soin.

Cette année-là, la chasse fut particulièrement heureuse pour les Indiens de la Prairie. Tout ce monde était d'excellente humeur. La bonne entente était parfaite entre ces convertis mais, il faut le remarquer, dont plusiers étaient de nations ou de tribus ennemies. Leur merveilleux esprit chrétien accomplissait ce miracle: former un groupe de frères parmi des ennemis jurés d'hier.

Tekakwitha trouva moyen de vivre ces mois d'hiver passés au loin de sa chère mission, à peu près comme si elle y était encore. Ingénieuse à se créer des occupations qui la forçaient à être assez souvent seule et silencieuse, elle n'en demeurait pas moins, par un prodige de finesse et de charité, l'aide la plus précieuse pour Étoile-du-Matin et même pour les autres femmes de la cabane.

Ainsi passèrent les mois de froid et de neige. Le printemps annonça sa venue prochaine par une température agréable et de plus en plus douce. Il fallait se hâter de rentrer si l'on voulait profiter des raquettes dont l'usage allaits devenir impossible sur la glace fondante. Et surtout, l'approche de Pâques ne laissait pas insensibles ces convertis sincères dont la franche piété émerveillait souvent leurs missionnaires. Jamais ils ne manquaient de rentrer pour la Semaine sainte et leur assiduité aux offices religieux était constante.

Kateri revint avec bonheur. Elle ne se doutait guère de ce qui allait se passer à la mission près d'elle.

 

Chapitre XI - Le Sacrifice de l'Aigle

Les chasseurs de la Prairie rentrèrent donc pour le dimanche des Rameaux, dont les impressionnantes cérémonies touchèrent profondément l'âme de Tekakwitha. Elle passa une partie de la nuit en prière.

À l'aubre, une aube toute pâle et toute triste, comme il y a en si souvent en Semaine sainte, la bourgade étant encore endormie, Kateri s'enveloppa dans sa couverte et se dirigea vers le fleuve, reprenant, dès son retour, ses chères habitudes de prière et de travail.

Elle s'agenouilla quelques instants au pied de la croix. Puis, ayant recueilli sa provision d'eau dans une sorte de bassin d'écorce, elle se disposa à retourner chez elle.

Un bruit léger, tout près d'elle, la fit se retourner. Elle poussa un cri de surprise et de joie. L'Aigle était devant elle! L'Aigle toujours splendide de stature et d'attidue, mais visiblement changé et vieilli.

---L'Aigle! s'exclama la jeune fille. Mon frère est venu chercher le Grand-Esprit à la mission!

Le chef sourit avec mélancolie.

---Peut-être! dit-il simplement.

Il regarda longuement Kateri... Elle n'avait pas encore compris, deviné le secret de son ami.

---"La Biche-Légère", murmura-t-il.

Puis d'un geste brusque, détachant de sa ceinture une chevelure fraîchement scalpée, il la jeta aux pieds de la jeune fille.

---Le Renard a vécu, dit-il.

Tekakwitha frémit:

---Mon frère l'a tué!

Une joie orgueilleuse détendit les traits durement crispés de l'Indien.

---J'ai voulu suivre ici ma soeur, répondit-il après quelques instants de silence. Je suis parti, mais pas seul... Je le savais, le Renard épiait mes moindres gestes, écoutait caché dans les broussailles toutes mes paroles, suivait mes courses dans la forêt, ombre derrière mon ombre! L'Aigle savait que le grand combat allait bientôt se livrer! Il attendait avec joie l'heure de la vengeance. Le Renard a fait pleurer Tekakwitha. Le Renard a aussi tué le jeune frère de l'Aigle...

Une expression de haine et de profond douleur crispait les traits fiers de l'Iroquois. Il se raidit et continua lentement:

---Je suis parti... Les Esprits guidaient le mien. J'ai détourné la tête juste au moment où bondissait à côté de moi le Renard. J'ai tué!...

---Personne jamais n'a pu courber l'Aigle sous ses coups. Mais je ne sais plus compter les chevelures scalpées sur les tête de mes ennemis. Jamais l'Aigle n'a frappé en arrière celui qu'il combattait. Sa force et son courage sont assez grands pour recevoir devant soi l'arme ou le bras qui frappe. J'ai déjoué la ruse et la haine jalouse du Renard. Et ma soeur a vu!

Tekakwitha demeurait silencieuse, son regard grave posé sur la chevelure ensanglantée...

Puis levant les yeux sur l'Aigle, elle vit à l'épaule de celui-ci une horrible blessure qu'un mouvement de l'Indien venait de mettre à découvert.

---Mon frère a bien mal! s'écria-t-elle avec effroi. Qu'il vienne vite à la cabane. Tous nous soignerons l'Aigle chez mon frère Pied-Léger.

L'Aigle haussa les épaules avec un sourire amer.

---L'Aigle ne se soignera rien. Il aimerait maintenant la mort qui viendrait vite! Son dernier ennemi est mort et ... il n'a personne pour l'aimer et le recevoir à la cabane.

---Que mon frère vienne, dit avec douceur mais fermeté Tekakwitha. L'Aigle est notre frère, et tous à la mission l'entoureront d'estime et de soins!

L'Iroquois hésita quelques instants. Puis se penchant, il ramassa la chevelure du Renard.

Tekakwitha joignit les mains et fixant son regard profond sur l'Aigle:

---Mon frère aime bien "la Biche-Légère"? Qu'il le prouve encore une fois! Le grand fleuve est là tout près. L'eau gronde, elle est terrible aujourd'hui. Ici, près de la croix, tout est doux, prie et chante... Il en est de même à la mission. Que mon frère jette dans l'eau qui gronde cette chevelure et qu'il oublie... Ensuite qu'il vienne chez Pied-Léger.

---Jamais!jamais un guerrier Iroquois, un grand chef, ne fait ces choses! s'écria avec colère l'Indien et il se retourna brusquement pour s'éloigner dans la forêt.

Tekakwitha s'agenouilla au pied de la croix et se mit à prier avec une candide ferveur.

Étonné de ne recevoir aucune réponse, l'Aigle détourna légèrement la tête en s'en allant. Mais il s'arrêta aussitôt muet de saisissement. Cette scène de la jeune fille en prière produisait de si exacte façon celle que tant de fois il avait revue en ses rêveries nostalgiques, qu'il en fut bouleversé. Une émotion sacrée lui étreignit le coeur. Il réfléchit, le visage ravagé par le doute, la tentation, la souffrance!...

Kateri priait toujours, immobile et si "lointaine" qu'on l'aurait crue plutôt un être angélique, qu'une simple petite Indienne.

Et tout à coup, avec une indicible noblesse de geste et de regard, l'Aigle marcha vers le fleuve et lentement, dans l'eau bondissante et panachée d'écume, il jeta la chevelure du Renard. Puis revenant sur ses pas, vers Kateri, il redressa sa haute taille et croisa les bras. Il avait repris son masque d'impassibilité hautaine.

La jeune fille sourit et d'un geste gracieux de la main elle lui montra la bourgade dont les cabanes se groupaient autour de la chapelle. Une clarté plus vive animait le paysage. Le village s'éveillait et la vie allait tantôt recommencer, toute de prière, de travail, de calme bonheur dans chaque famille.

---Tekakwitha, dit gravement l'Aigle, je viens avec toi chez ton frère!

À suivre ...

J'ai demandé la permission à Fides d'utiliser l'oeuvre, dans un courriel le 22 janvier 2005. La réponse du 31 janvier 2005 indique qu'on doit rechercher le contrat.

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