Késsinnimek - Roots - Racines

Mon Petit Coin   par   Norm Léveillée


English version

La Bienheureuse Katéri Tekakwitha
La Conclusion - Dernier Article
d'après l'oeuvre de Juliette Lavergne
La Vie gracieuse de Catherine Tekakwitha
Deuxième partie - Tekakwitha à La Prairie

C'est le sixième and dernier article de la série de l'oeuvre de Juliette Lavergne's La Vie Gracieuse de Catherine Tekakwitha. Je vais transcrire les Chapitres XII à XVI.

Chapitre XII - Derniers Coups d'Aile de l'Aigle

Comme tant d'autres venus avant lui à la mission, l'Aigle fut reçu avec une sincère amitié par ces âmes droites et vraiment chrétiennes.

Le missionnaire vint saluer avec beaucoup d'égards le célèbre capitaine de la Mohawk.

Étoile-du-Matin le soigna comme une soeur dévouée.

Cependant Pied-Léger et le Huron, constatant la gravité de la blessure extrêmement profonde et douloureuse, blessure envenimée par la poussière, le manque de soin, le frottement des vêtements de l'insouciant Indien, en parlèrent au Père missionnaire.

Celui-ci réussit à gagner l'Aigle à se laisser soigner très sérieusement. Mais il était trop tard... ou peut-être, qui sait? l'Aigle échangeait-il une promesse avec le Grand-Esprit de Tekakwitha...

Depuis ces quelques semaines qu'il habitait chez Pied-Léger, il observait avec une grande attention et une curiosité de plus en plus intéressée la manière de vivre des convertis. Il écoutait en silence les paroles de la Robe-Noire, mais il n'en perdait aucune! Parfois, il suivait les autres à la chapelle. Cependant, peu à peu, il sentait un mal étrange raidir ses membres vigoureux et souples. Une ombre voilait souvent ses yeux au regard d'aigle. Une extrême lassitude enfin l'obligeait maintenant à s'étendre des heures sur une natte près de l'entrée de la cabane.

Tous constataient avec chagrin les progrès du mal chez ce frère venu de si loin vers eux. Le missionnaire faisait prier pour cette âme noble en quête d'amour et de lumière.

Tekakwitha savait pourquoi le chef était venu.

La jeune fille offrait à Dieu cet amour monté jusqu'à elle avec tant de noblesse et de dévouement. Elle demandait, en retour, le salut de cette âme qu'elle aimait avec la reconnaissance et la sincérité d'une jeune soeur aimante.

L'Aigle avait compris auprès de la croix de la Prairie, ce qui la séparait de lui ici-bas, il avait souffert, puis enfin accepté le sacrifice... Mais en retour, il avait demandé au Grand-Esprit qui lui prenait Tekakwitha, une mort prompte auprès d'elle. Dieu répondait. Il prenait la vie du grand guerrier et lui demandait ainsi le double sacrifice de sa haine et de son amour. Dieu répondait... Il allait sanctifier et amener jusqu'à Lui le chef pacifiée et baptisé.

Quand l'heure suprême fut venue, longuement, doucement Tekakwitha parla à l'Aigle.

Il inclina la tête et croisa les bras en silence. Il ne pouvait plus guère se lever que soutenu par ses hôtes dévoués: le Huron et Pied-Léger. Le Père vint et ce fut l'heure sacrée. L'Aigle, à tous ses titres de noblesse et de gloire, ajouta le plus beau de tous, celui du fils du Grand-Esprit.

Les gens de la mission se pressaient dans la cabane et autour de la demeure pour assister à la touchante cérémonie du baptême de leur nouveau frère.

L'Aigle semblait recueilli. Ses traits si souvent crispés par la souffrance avaient repris leur beauté paisible. Il ne faisait pas un mouvement.

Étoile-du-Matin, du regard, interrogea le missionnaire.

Il comprit et secoua la tête. Non, le chef n'était pas mort, mais en priant il entrait dans une calme agonie.

Soudain, il ouvrit les yeux. Du regard, il cherche Tekakwitha. Elle s'approcha et s'agenouilla près du mourant. Il voulut poser la main sur la tête de la jeune fille, mais il n'en eut pas la force. Alors, doucement, elle appuya son front sur la main de l'Iroquois, avec le geste affectueux habituel aux filles Indiennes avec leurs pères ou leurs frères aînés.

Lorsqu'elle releva son pur visage, l'Aigle avait cessé de vivre. Il avait d'un vol fier fuit vers l'éternelle Paix.

Chapitre XIII - Idylle Imprévue

L'arrivée et la mort impressionnante de l'Aigle, ce jeune et brillant chef Iroquois des bords de la Mohawk, avaient fortement intéressé et touché la petite colonie de la Prairie.

Tekakwitha allait souvent prier sur la tombe de son fidèle ami. On lui voyait toujours la même expression calme et douce. Elle paraissait bien plutôt plongée dans un paisible recueillement que dans un profond chagrin. C'est que, vraiment, la jeune fille croyait à plein coeur que l'âme si droite et si généreuse de l'Aigle était au ciel, heureuse enfin, et à jamais. Elle remerciait Dieu d'avoir permis la mort chrétienne du grand guerrier. Elle gardait de son protecteur un fraternel et reconnaissant souvenir.

Elle revenait un jour du coin de forêt où reposait l'Aigle, lorsque Étoile-du-Matin vint à sa rencontre et, la prenant affectueusement par la main, la ramena vers la tombe du chef.

---Que ma soeur m'écoute, dit-elle avec douceur. J'ai parlé au Père, j'ai parlé à Pied-Léger et à nos soeurs si bonnes, Anastasie, Marie-Thérèse... L'Aigle a voulu épouser Tekakwitha et le Renard l'a voulu aussi. Ils étaient païens et ma soeur a eu raison de refuser. Mais toutes les filles Indiennes doivent prendre époux.

J'ai su qu'un jeune Agnier chrétien, fervent et estimé de tous ici, regarde avec affection depuis longtemps notre chère et petite soeur Catherine.

Celle-ci fut tellement surprise d'une entrée en matière aussi imprévue qu'elle resta sans mot dire.

---Je comprends, poursuivit Étoile-du-Matin, que ma soeur ne parle que de Dieu. Mais ce n'est pas l'usage que nous, Indiennes, ne fassions que prier. Dieu veut que nous suivions l'exemple de nos mères et Il bénit notre famille si nous sommes bons chrétiens. Le Père ne l'a-t-il pas dit?

Tekakwitha, silencieuse, semblait attentive.

---Qui donc, demanda-t-elle, après quelques instants, qui donc a levé les yeux sur la pauvre Catherine au visage marqué (Réd: par la petite vérole), occupée toujours à travailler sans jamais aller avec les jeunes filles rire et chanter?

Toute heureuse, croyant avoir intéressé sa jeune parente, Étoile-du-Matin répondit avec empressment:

---C'est le fils de ma meilleure amie, un parent de Pied-Léger, un merveilleux chasseur, un vrai chrétien, tout dévoué aux missionnaires. Le Coureur-des-Eaux est jeune, beau et brave. Il a trouvé pieuse, sage et même belle la fille au visage marqué! Alors, ma soeur n'aura qu'à vouloir.

Tekakwitha réfléchit... Peut-être priait-elle plutôt?

---Puis-je voir le Coureur-des-Eaux et lui parler ici? demanda-t-elle gravement.
---Mais oui! Mon frère attend près d'ici, à quelques pas, s'écria, remplie de joie, la bonne Iroquoise.

Et vivement, elle alla chercher le jeune homme qui, en effect, non loin de là, attendait le résultat de la démarche, enthousiaste et optimiste de l'excellente Étoile-du-Matin.

Chapitre XIV - L'Entrevue

Un jeune homme qui devait épouser une jeune fille, choisie le plus souvent par ses parents ou offerte à ses parents à lui par ceux de la future épouse, se bornait à attendre le jour convenu pour sa rentrée à la cabane de ses beaux-parents, sans oser parler à sa fiancée.

Cependant, il arrivait qu'il y eur quelques rares exceptions. Ce fut le cas de Coureur-des-Eaux.

Mis au courant de l'acquiescement gracieux de Tekakwitha par Étoile-du-Matin, il se présenta devant la jeune Iroquoise, heureux et confiant.

---Ma soeur veut me parler? demanda-t-il.

---Oui, répondit doucement Tekakwitha. Le Coureur-des-Eaux est bon, il est sage, il aime le Grand-Esprit, et le Père missionnaire sait combien il est généreux. Il comprendra ce que je vais dire.

Étonné, un peu intimidé et inquiet, l'Indien regardait la jeune fille. Tekakwitha fixa longuement le ciel puis montrant à ses pieds la tombe de l'Aigle:

---Celui qui est là, fit-elle d'une voix grave, celui qui est là, était jeune aussi, il était brave et toujours écouté même parmi les Anciens. Il ne revenait jamais vaincu, jamais les mains vides... L'Aigle fut un grand guerrier... Il a protégé Kateri contre ceux qui voulaient lui faire épouser le Renard... Il a fait partir Tekakwitha afin qu'elle n'appartienne qu'au Grand-Esprit. Il a aimé la pauvre Tekakwitha... et il l'a laissée libre, parce qu'il l'aimait bien.

---Alors, l'Aigle n'aimait pas ma soeur, s'écria avec colère le Coureur-des-Eaux. Il l'aurait laissée prier tant qu'elle l'aurait voulu, mais il l'aurait fait consentir à l'épouser, à force de paroles sincères.

---Mon frère, répliqua fermement la jeune fille, l'Aigle a tellement aimé Tekakwitha qu'il l'a sacrifiée au Grand-Esprit. Et Tekakwitha est heureuse parce que Dieu a converti et reçu dans le ciel l'Aigle qui était bon et généreux.

Le Coureur-des-Eaux eut un mouvement d'impatience et sa voix tremblait d'émotion:

---Ma soeur aime un autre guerrier!...

---Non! jamais Kateri ne sera l'épouse de quelqu'un. Elle est seulement l'humble fille du Grand-Esprit!

Puis, voyant une expression de profond chagrin sur le visage loyal et bon du jeune Indien, elle eut pitié.

---Tekakwitha, dit-elle avec douceur, va prier beaucoup afin que Dieu donne à mon frère le Coureur-des-Eaux, si brave, si généreux et si chrétien, une épouse sage et dévouée, joie de ses yeux et de sa vie. Va mon frère! le Grand-Esprit donnera le bonheur à lui qui l'écoute!

Tête baissée, réellement peiné, le Coureur-des-Eaux retourna au village, ne sachant trop s'il devait tenter encore de parler à la jeune fille. Mais involontairment, il évoqua l'image de l'Aigle mourant, baptisé et le visage transfiguré par la joie, et Tekakwitha agenouillée près de lui. Il lui sembla entendre la jeune Mohawk lui dire avec émotion!:

---L'Aigle a aimé la pauvre Kateri et il l'a laissée libre, parce qu'il l'aimait bien...

Il se rappela aussi avoir vu souvent Kateri en prière, si recueillie qu'elle ne semblait plus être une fille de la terre. Alors il rentra chez lui et s'agenouillant, il pria jusqu'à ce que le Grand-Esprit eût apaisé sont coeur agité et douloureux.

Pendant ce temps, debout, appuyée sur la croix surmontant la tombe de l'Aigle, Tekakwitha prie pour ceux qui l'ont aimée ici-bas, afin qu'ils soient là-haut ses frères bienheureux.

Chapitre XV - Deux Héroïnes... Deux Saintes...

Un jour, Anastasie, Marie-Thérèse et Tekakwitha étaient à travailler et à causer toutes les trois.

Après avoir effleuré divers sujets qui les intéressaient, elles en vinrent à parler de leurs petits élèves de la mission, de leurs progrès en vertu et en science religieuse.

---J'aime bien la soeur qui, à Ville-Marie, parle du Grand-Esprit aux petites filles blanches et à celles de notre nation, dit tout à coup Marie-Thérèse.

---Je crois que c'est une saint, les Pères missionnaires aussi le pensent, ajouta Anastasie. À Ville-Marie, tous l'écoutent et l'aiment comme si elle était leur mère.

---Je l'ai vue souvent déjà. Elle m'a parlé avec tant de douceur que j'aurais voulu pouvoir demeurer longtemps, longtemps à l'écouter...

---Est-ce de la Soeur Bourgeoys que vous parlez? interrogea avec beaucoup d'intérêt Tekakwitha.

---Oui, ma fille, répondit Anastasie. D'autres Soeurs vivent avec elle maintenant. Le Père Chauchetière m'a dit qu'on les appelait les Filles de la Congrégation, et qu'elles sont toutes consacrées à la Vierge Marie. À Ville-Marie, on dit: Notre-Dame.

Ces choses semblaient merveilleuses à la fille des bois. Elle éprouva soudain un grand désir de connaître ces femmes blanches si vertueuses, et leur oeuvre admirable. Elle qui, si jeune, avait donné à Dieu sa personne et sa vie, elle éprouvait, semble-t-il, le besoin d'étudier en d'autres âmes d'élite, cette chose surhumaine: la sainteté.

---Comme vous êtes heureuse, ma mère Anastasie et vous aussi Marie-Thérèse de l'avoir vue la Soeur Bourgeoys! Voulez-vous m'en parler encore?

---Mais il vaudrait mieux que ce soit elle-même que vous entendiez! s'écria gaiement Marie-Thérèse. Je vais à Ville-Marie demain avec Anastasie. Voulez-vous nous accompagner? Nous irons voir Soeur Bourgeoys.

Tekakwitha, de joie, joignit les mains.

---La voir Elle... la fille du Grand-Esprit! Moi! moi, la pauvre Iroquoise, si peu de chose!

---Eh bien, conclut en riant Anastasie, Marie-Thérèse dira à Soeur Bourgeoys: "Voici une bien misérable enfant! Il faut la convertir par vos prières". Tekakwitha s'humiliera et ensuie aura un beau sourire pour la chère soeur qui est si bonne et qui accueille tout le monde avec douceur et charité!

Ainsi fut décidé pour le lendemain le voyage des trois fidèles amies à la cité de la Vierge.

Cependant, au dernier moment, Anastasie dut renoncer à suivre les autres. La charitable femme demeura à la mission pour assister une vieille Huronne mourante.

Dès le matin, Marie-Thérèse et Kateri partirent, l'une avec un joyeux empressement, contente de revoir la Soeur qu'elle aimait bien, l'autre avec une curiosité émue, déjà pénétrée de respect en songeant à ce qu'on lui avait dit de cette femme blanche, ouvrière de Dieu, Messagère de la lumière (Laure Conan).

Les deux femmes qui allaient se voir pour la première fois, ne se doutaient point qu'un jour on écrirait sur elles en les appelant: deux héroïnes, deux saintes, et qu'elles se retrouveraient, si longtemps après, de providentielle façon à Rome, où leurs deux noms sont prononcés avec l'espoir d'une prochaine canonisation.

Chemin faisant, Tekakwitha ne cessa de poser à Marie-Thérèse mille questions sur la manière de vivre des Filles de la Congrégation et des vertus qu'elles pratiquaient.

On parla aussi des Hospitalières de Jeanne Mance, ces dévouées héroïnes qui semblaient être plutôt des anges sur la terre canadienne que de simples femmes. Mademoiselle Mance était morte depuis cinq ans déjà. Catherine pense qu'elle aurait aimé la voir aussi.

Puis tout en causant, on atteignit le but du voyage. On était devant la fondatrice de la Congrégation Notre-Dame!

Marie-Thérèse, ayant beaucoup à faire à Ville-Marie, confia à Mère Bourgeoys sa jeune compagne.

À son grand bonheur, celle-ci put longuement causer...

Il semble bien que d'emblée les deux femmes se comprirent et s'aimèrent.

Depuis plusieurs années déjà, Marguerite Bourgeoys prodiguait à la jeune colonie, les richesses inépuisables de son dévouement et de sa charité. Tour à tour institutrice des fillettes blanches ou de race indienne, réconfort de Maisonneuve aussi bien que des familles de colons, guide des jeunes filles et des jeunes femmes, consolatrice de toute souffrance, aide bénie dans les multiples épreuves qui rencontrèrent les habitants de Ville-Marie, partout en un mot, on la trouvait où il y avait une larme à sécher, un conseil à donner, une misère à soulager. N'alla-t-elle pas jusqu'à faire porter son lit à un soldat qui souffrait cruellement du froid durant un hiver particulièrement rude!

Cette institutrice si appréciée, cette femme délicate, à la fine distinction, faisait avec des sollicitudes de grande soeur, le raccommodage et le blanchissage du linge des soldats.

Catherine constatait avec reconnaissance combien Marguerite Bourgeoys s'occupait des fillettes indiennes. Elle qui écoutait à genoux les leçons de catéchisme du missionnaire, elle se réjouissait des conversions déjà obtenues et des belles floraisons de vie chrétienne promises à tant de prières et de dévouement.

Or, tandis que Mère Bourgeoys révélait à l'enfance indienne un monde nouveau mille fois plus beau que celui que venaient chercher ici les grands découvreurs, Catherine, elle, avait écrit sans s'en douter, l'une des plus jolies pages de notre histoire religieuse!

La religieuse connaissait trop bien les âmes pour n'être pas intéressée par la touchante et candide vertu de la fille des bois. Elle avait entendu parler d'elle à plusieurs reprises. Elle écoutait, attentive et émue, les naïfs propos de Kateri. Peut-être avait-elle le pressentiment de la destinée extraordinaire de l'humble Iroquoise si admirative devant elle!

Le temps passait et les deux héroïnes auraient voulu pouvoir prolonger leur entretien... Mais le devoir appelait ailleurs Mère Bourgeoys et Marie-Thérèse venait d'arriver réclamant avec un fraternel sourire "sa petite Kateri".

Celle-ci spontanément se laissa glisser à genoux devant la religieuse qui venait de se lever pour les congédier.

Mère Bourgeoys comprit la muette prières de Tekakwitha. Elle secoua la téte en souriant.

---Ce n'est pas à moi qu'il faut demander cela, dit-elle. Allez demander au Père missionnaire qu'il vous bénisse au nom de Dieu et de Notre-Dame!

---Oh! oui, ma Soeur a raison, mais, implora humblement Catherine, mais si ma Soeur voulait, elle aussi...

Marguerite Bourgeoys s'inclina vers la petite Iroquoise toujours agenouillée. Elle prit dans ses mains la tête à l'expression si recueillie. Elle regarda longuement les grands yeux candides, les traits creusés par la souffrance, les longues veilles, le jeûne... doucement, elle effleura de ses lèvres, avec émotion et respect le front de Tekakwitha.

---Que Dieu et Notre-Dame vous gardent et vous bénissent, dit-elle...

Puis relevant avec douceur la jeune fille, elle ajouta:

---Demandez-leur qu'ils bénissent et gardent Ville-Marie... et aussi la pauvre Marguerite Bourgeoys.

Elles ne devaient plus se revoir ici-bas.

Chapitre XVI - Le Lis Effeuillé

Un grand Dominicain disait un jour d'une personne morte prématurément:

Tout fleurissait à la fois et tout fleurissait vite dans cette âme que le temps et l'éternité pressaient de vivre. (Lacordaire)

Il allait en être ainsi de Tekakwitha. Elle était de plus en plus frêle. Son doux visage émacié trahissait la faiblesse grandissante du corps durement mené, mortifié à un degré inimaginable même jusqu'aux derniers moments de son existence.

L'heure allait bientôt sonner où la petite Kateri n'allait plus pouvoir laisser sa cabane que pour se traîner à la chapelle. Elle y passait de longs moments prostrée sur le sol, tellement absorbée dans sa prière qu'elle ne voyait même pas la présence des gens discrètement curieux accourus à la chapelle pour la contempler durant ses oraisons. On se retirait à regret mais forcément, car elle prolongeait si longtemps son recueillment auprès du tabernacle qu'on finissait toujours par être obligé de partir avant elle.

Parfois un rayon de soleil l'avertissait que le jour était arrivé. Elle s'apercevait alors qu'elle avait passé la nuit dans l'humble chapelle. Elle souriait en songeant combien, tout bientôt, il y aurait du bonheur pour elle à mourir. Elle n'aurait plus à venir chercher la présence du Grand-Esprit. Elle serait avec lui, à jamais, là-haut.

Candidement confiante, la fille des bois possédait cet amour filial, si humble et si ardent à la fois qu'il ne connaît rien de nos frayeurs peut-être si justifiées de l'éternité.

Il nous plaît de citer ici le témoignage de l'un des deux missionnaires qui ne cessaient d'admirer tant de vertu alliée à une telle simplicité gracieuse.

Elle ne priait pour l'ordinaire que des yeux et du coeur, dit-il. Alors elle paraissait immobile et toute renfermée au dedans. Sa prière était accompagnée de tant de douceurs célestes qu'elle passait souvent plusieurs heures de suite dans ces intimes communications avec son Dieu.

Il ajoute encore ces détails édifiants sur la vie de notre jeune héroine:

Elle a traité son corps, au Sault, avec tant de rigueur qu'il serait difficile de trouver ailleurs une si grande innocence avec une pénitence si austère. (Pierre Cholenec

Ne semble-t-il pas que "tant de pénitence" en effet, s'ajoutant à cette candeur exquise, aient obtenu les plus précieuses bénédictions aux fières nations iroquoise et algonquine, et beaucoup de grâces à la colonie tout entière?

La petite Indienne s'intéressait à Ville-Marie. Elle n'y avait fait que passer et pourtant elle y avait laissé de profondes et précieuses amitiés. Pour la Nouvelle-France tout entière, elle était une bénédiction et une grâce.

Un soir, sa fidèle compagne, Marie-Thérèse lui commanda doucement de venir se reposer dans leur cabane.

---Ma soeur n'est peut plus, dit-elle à la fois grondeuse et tendre. Voyons Catherine, il faut dormir et reposer! Ma soeur s'en va... elle prie trop longtemps!

Tekakwitha joignit avec une ferveur pleine de joie ses mains amaigries.

---Je m'en vais! murmura-t-elle. Je m'en vais! Que je suis heureuse! Dieu, la Vierge Marie, ma mère si douce, Fleur-de-la-Prairie, mon Père le grand chef si beau, si bon... Il aimait tant sa petite fille! Oh! que j'ai hâte de les voir, d'aller au ciel, ma soeur Marie-Thérèse!...

---Eh bien! Catherine n'ira pas au ciel, elle n'écoute pas assez! prononça sévèrement l'Indienne. Il faut obéir pour aller là-haut, c'est-à-dire se reposer, manger et moins maltraiter son pauvre corps. Le missionnaire le dire à Kateri.

Celle-ci se laissa amener en souriant. Le Père, en faisant sa visite à la malade, lui commanda le repos et l'acquiescement aux ordres et aux bons soins de la dévoué Marie-Thérèse.

Cet hiver de 1680 fut particulièrement dur. Le froid était intense et la neige abondante n'adoucissait pas la température. La forêt était transformée en une sorte de féerique palais de glace aux draperies d'une blancheur de rêve, aux pilastres givrés.

Catherine dut rester à la cabane. Elle y passait cependant des heures à genoux méditant ou égrenant son inséparable chapelet.

Chaque jour, le missionnaire venait la voir et souvent il lui amenait quelques enfants pour l'égayer et pour qu'elle les édifie. On sait combien l'aimaient les fillettes et les petits garçons de la mission. Son amabilité patiente et joyeuse continuait à les attirer auprès d'elle. La jeune malade leur contait encore volontiers de belles histoires. La vie des saints les émerveillait, cependant que Tekakwitha elle-même était une prière vivant à leur côté. Elle leur parlait tant et si bien, malgré son état de lassitude et de grande faiblesse, que les heures passaient et la jeune bande ne partait que gentiment congédiée ou cueillie par les mamans aux heures de repas ou pour le coucher. Quelles précieuses leçons durent tomber de ses lèvres de sainte! Et parmi les petits auditeurs, combien devinrent d'admirables chrétiens, consolation des Robes-Noires et magnifiques exemples pour leurs frères blancs!

Elle était presque belle, Tekakwitha, tant étaient suave son expression et calmes ses traits délicats.

Sa "couverte" posée comme un voile de religieuse sur ses beaux cheveux soigneusement tressés, ses grands yeux au regard profond, la courbe souriante de ses lèvres, tout cela formait un ensemble gracieux et touchant.

Tous les habitants de la bourgade venaient à tour de rôle visiter la jeune malade.

Puis, tout doucement, les forces déclinant sans cesse, Catherine s'achemina vers son éternité tant désirée.

On entra dans les jours bénis de la Semaine sainte, l'état de Tekakwitha allait s'aggravant toujours. Le Mardi saint, elle faiblit tellement que chacun comprit qu'elle n'avait plus longtemps à passer sur la terre. Marie-Thérèse l'avertit doucement de ce fait. Kateri parut toute transfigurée de bonheur.

À ce moment passait furtivement près de la cabane, n'osant entrer mais voulant revoir une dernière fois la jeune fille, le désolé Coureur-des-Eaux. Marie-Thérèse lui demanda d'aller chercher le Père missionnaire. Avant de partir pour remplir sa mission, l'Indien vint s'agenouiller près de la mourante.

---Ma soeur, dit-il, humblement, je te prie pour le sacrifice que je t'ai fait un jour, de demander au Grand-Esprit que je sois toujours fidèle à ma foi!

Tekakwitha inclina la tête en souriant puis d'un geste de la main, lui montra le ciel.

Tous ceux qui l'avaient aimée, par leur amour même avaient été amenés à la foi et au sacrifice de leurs rêves humains pour le bonheur de celle qu'ils aimaient.

Elle reçut le Viatique entourée de parents et d'amis.

Il existait à la mission une coutume bien curieuse. L'un des biographes de Catherine nous dit que l'on ne transportait jamais le Saint Sacrament à la cabane des malades. On étendait ceux-ci sur une écorce et on les portait à la chapelle, au risque de les voir mourir en chemin. (Le Père Lecompte, s.j.

On fit une exception pour Tekakwitha. Elle était trop faible pour être portée à l'église. On ne pouvait lui refuser la communion à l'heure suprême, elle qui à force d'héroïsme depuis des mois se traïnait jusqu'à l'autel. C'est ainsi qu'elle eut, dans sa pauvre demeure, sa dernière rencontre avec l'Hostie, le mardi de la Semaine sainte.

Avant l'arrivée du prêtre, un détail la fit se troubler. Elle avoua son extrême pauvreté à Marie-Thérèse. Elle s'était presque dépouillée pour couvrir de plus miséreux qu'elle... Marie-Thérèse s'empressa d'apporter à sa jeune amie ce qui lui manquait.

Tous les gens de la mission assistèrent à l'impressionnante cérémonie. Ils en gardèrent un souvenir ému.

Et tout le long du jour, ce fut un défilé ininterrompu de braves gens qui venaient naïvement se recommander à ses prières et lui confier leurs messages pour le Grand-Esprit.

Elle eut l'héroïque bonté d'écouter chacun et de ne rebutter personne.

Deux des plus ferventes chrétiennes de la mission se chargèrent de veiller Tekakwitha. L'une d'elles, en secret, avait dans un endroit assez éloigné de la forêt, prié avec une ardeur extraordinaire. Elle y avait fait des rudes pénitences.

À l'instant même Kateri, les paupières closes, avait tout vu d'une manière surnaturelle.

Lorsque cette jeune fille vint prendre sont poste de veilleuse auprès d'elle, Catherine lui dit, en l'embrassant affectueusement:

---Je sais ma soeur d'où vous venez et ce que vous y avez fait! Soyez certaine que vous êtes agréable à Dieu et que je vous aiderai auprès de Lui.

Le lendemain, Mercredi saint, Tekakwitha assura aux femmes qui voulaient assister à son départ pour le ciel et que leurs devoirs de ménagères forçaient à demeurer à la besogne quotidienne, qu'elles avaient le temps de terminer leur travail, qu'elle attendrait...

Et le missionnaire raconte, émerveillé, que tout arriva tel quel prédit...

À peine la dernière femme fut-elle revenue auprès de Catherine, sa besogne respective étant terminée, que la sainte patiente entra en agonie.

Elle prononça avec une extrême douceur les noms de Jésus et de Marie, elle fixa le ciel d'un regard paisible. Puis, lentement, fermant ses grands yeux, elle inclina la tête, paraissant dormir... Mais elle venait de s'éveiller là-haut.

La fin!

J'ai demandé la permission d'utiliser l'oeuvre, dans un courriel le 22 janvier 2005. La réponse du 31 janvier 2005 indique qu'on doit rechercher le contrat.


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Created 1 Feb 2003